Pou, laboratoire de création littéraire. Entretien

En début du mois de novembre dernier, lorsque les Prix du roman gay 2020 ont été annoncés, l’intervention des gagnants du Prix de la maison d’édition, représentés par l’un des leurs, m’a marqué — vous vous souvenez peut-être à quel point j’ai été ravi d’entrapercevoir un joli torse velu aux tétons qui pointent ? Ben, c’était eux : Pou. Un collectif fondé en 2008 entre Nantes, Rennes et Caen, et qui édite de temps en temps des livres. Qui édite des livres ? Vous pensez bien que ça m’intéresse. Car je vais vous faire une confidence : mon cher et tendre (il l’est, croyez-moi) me tanne depuis un certain temps de créer une maison d’édition gay. Étant donné mon penchant pour la procrastination ainsi que mon aversion pour les démarches administratives et la paperasse, ce projet ne s’est pas (encore ?) concrétisé, mais voilà une superbe occasion de se pencher sur la question : comment fonde-t-on une maison d’édition, de nos jours ? Est-ce que ça marche ? Cerise sur le gâteau, poser ces questions aux gais lurons du Pou me permettrait également de faire plus ample connaissance avec eux. À distance, ça va sans dire, car notre époque étant ce qu’elle est… Rendez-vous fut donc pris pour une interview virtuelle, que je mène conjointement pour livresgay et le Club Littéraire du Marais (multi-cartes, maintenant !).

CLM : Bonjour — ravi que vous ayez accepté de bavarder un peu avec moi. Alors, « Collectif Pou »… c’est un nom intrigant. Vous êtes combien, là-dedans ? Racontez-moi un peu qui vous êtes…

Pou : À vrai dire, Pou est une structure souple, qui bouge et s’adapte en fonction des envies. Le collectif n’existe que pour faire vivre des projets liés à la création littéraire. Nous essayons de ne pas trop individualiser ce que nous faisons, on aime beaucoup la notion de collectif. Pou n’est ni une asso, encore en moins une entreprise. Quant au nom, c’est principalement un hommage à un groupe artistique normand du début du XXe siècle, le Pou qui grimpe.

CLM : Comment l’idée de fonder une maison d’édition vous est-elle venue ?

Pou : L’idée de publier des petits livres est venue très vite, dès la naissance de Pou, avec l’envie de distribuer aux amis un objet qu’ils pourraient garder chez eux, échanger, feuilleter… C’était aussi une façon, pour nous, de sortir nos textes du tiroir. Plus tard, nous avons pensé aussi à rendre disponibles nos livres à tous ceux qui le voulaient, même les gens qui ne nous connaissaient pas. Mais toujours avec la même philosophie : des petits machins bricolés, vendus pas cher du tout (la première BD de Pou, Youyou, coûtait 2 euros). Nous ne sommes pas du tout une vraie maison d’édition.

CLM : Quels sont les genres que vous publiez ?

Pou : Nous publions principalement de la poésie. C’est la raison d’être de Pou. Mais aussi, dès l’origine, de la BD. L’idée de publier des nouvelles pornographiques est venue très tard dans l’histoire de Pou. Nous n’avons en tout cas aucune vocation à publier de la fiction traditionnelle, ou des romans.

CLM : Donc, le programme éditorial, si je puis dire quand même, c’est… ?

Pou : Pour résumer, nous dirions que Pou est un laboratoire de création littéraire et parfois, nous faisons lire à des gens ce que nous produisons.

CLM : En fouillant sur votre site, j’ai vu que la liste des publications est assez conséquente déjà, mais qu’il n’y a que très peu de liens pour se les procurer. Comment faites-vous pour vendre vos livres ?

Pou : Nous ne voulons pas forcément que nos livres soient disponibles partout et tout le temps, encore une fois on adore aussi juste fabriquer des choses pour nos amis. La plupart des livres de Pou sont épuisés, et c’est très bien comme ça. Mais nous les faisons ressusciter de temps en temps sur le site internet, où chacun peut en prendre connaissance !

CLM : Acceptez-vous de nouveaux.lles auteur.es ? Ou, en d’autres termes, admettons que l’on soit un.e jeune auteur.e et que l’on souhaite se faire publier par vous… Comment faire ?

Pou : Eh bien, cela dépend des projets. Mais en général, nous sollicitons nous-mêmes les gens avec qui nous avons envie de créer.

CLM : Maintenant, les Histoires pédées… J’avoue que c’est comme ça que j’ai appris l’existence du Collectif Pou, car un ami m’a montré ces petits livres. Et c’est aussi par les quatre premiers tomes, que vous avez eu la gentillesse de m’offrir, que je suis rentré dans votre univers (à ma plus grande joie, d’ailleurs — à lire ici. Comment cette idée est-elle née ?

Pou : D’abord, il y a le désir… 🙂 Avant d’être un projet éditorial, les Histoires pédées sont surtout une envie d’écrire ! Ça a commencé comme un jeu entre Guillaume et Antonin : le premier a fait lire au second une nouvelle porno : Le poulpe de la mer Ligure. Le second a répondu en écrivant La lande d’Airou. On a trouvé ces histoires marrantes et bandantes, alors on a voulu les faire lire. D’où l’idée de fabriquer ces petits livres. Deux titres, c’est bien, mais ce n’est pas assez pour créer une collection, alors on a proposé à des amis de nous rejoindre. Et voilà. L’érotisme entre hommes, ce n’est pas nouveau dans l’édition, loin de là ! mais on a l’impression qu’il nous manque quelque chose : nous ne lisons pas assez de textes qui soient à la fois littéraires et joyeux… dans lesquels il y a un vrai enjeu littéraire, et où le sexe est montré avec légèreté. On s’amuse, et on veut que les lecteurs et lectrices s’amusent autant que nous. On laisse s’exprimer nos fantasmes personnels, qui ne se reconnaissent pas toujours dans les stéréotypes du porno gay (d’ailleurs, c’est pour ça qu’on aime notre titre : « Histoires pédées » !) Dans la collection, on met en scène des désirs très divers, dans des styles littéraires tout aussi divers.

CLM : Je me suis gardé les tomes 5 à 8 sous le coude pour m’égayer ce début d’année, et j’ai vu que vous prévoyiez une « saison 3 », que j’ai hâte de découvrir aussi. Mais apparemment, c’est-à-dire d’après votre site, elle sera aussi la dernière. Pourquoi ça ?

Pou : Parce que nous sommes animés seulement par notre désir… et que le désir est une chose imprévisible !… Nous avons très envie de faire la saison 3 (que nous sommes en train de boucler), mais comment savoir si nous aurons encore envie, ensuite ? Ce serait trop triste de se forcer ! Alors, on continue tant qu’on est lancés, mais on ne fait pas de plans sur la comète. On improvise. On l’a dit : Pou, c’est un laboratoire d’écriture, plutôt qu’une maison d’édition.

CLM : Question perso en lien avec mon introduction — est-ce que ce n’est pas difficile (lisez : chiant) de créer une maison d’édition ? Dites-moi tout : si jamais je voulais en fonder une, à combien de paperasse devrais-je me préparer ?

Pou : Nous n’en savons fichtre rien 🙂

CLM : Autre question — je sais qu’en France, on ne parle jamais de sous, mais étant donné que je ne suis pas Français, j’ai le droit, hehe… Est-ce que, financièrement, une maison d’édition comme la vôtre, ça tourne ?

Pou : Puisque nous ne sommes pas une vraie maison d’édition, notre cas est un peu particulier… Nous, on bricole ! Notre modèle est plutôt celui du fanzine. Le travail éditorial est bénévole, et les bénéfices sont partagés à égalité entre tous les auteurs. Notre projet tient le coup financièrement, seulement parce qu’il repose sur notre enthousiasme et celui des lecteurs. Mais il faut avouer que nous sommes très contents des ventes : les deux campagnes de souscription sur Ulule ont marché au-delà de nos espérances, ce qui nous a permis d’imprimer des quantités importantes de livres. Ensuite, pour la vente, on incite les gens à acheter en librairie : chacun son métier ! Les libraires des Mots à la bouche sont absolument géniaux, et ils vendent nos livres à Paris, et sur leur site partout dans le monde 🙂 D’autres libraires nous soutiennent : on trouve les Histoires pédées à l’Impromptu (Paris) et chez Tulitu (Bruxelles).

CLM : Eh bien, merci beaucoup. J’espère que la situation se normalise enfin dans un proche avenir, parce que personnellement, j’aurais quand même très envie que l’on se retrouve un jour tous autour d’une table pour prendre un pot ensemble et continuer cette conversation dans un cadre convivial !

Pou : Ah mais oui, bien sûr, Pou c’est ça aussi ! Avant tout, on est des gens qui aiment écrire ensemble, et qui boivent des coups ensemble, pour fêter le plaisir d’avoir écrit des trucs bien (ou pour se promettre d’en écrire bientôt). Écrire et lire tout seul dans son coin, c’est trop triste, c’est mieux si on fait aussi des apéros. La fête de sortie des premières Histoires pédées, début 2020, c’était trop bien ! On espère pouvoir remettre ça bientôt…

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